Dossier spécial : la figure du mouton

À partir des œuvres de Nabil Boutros présentées dans la section « Corps Sacrés » de l’exposition Croyances : faire et défaire l’invisible, l’ICI propose de revenir sur la figure du mouton, animal sacrificiel par excellence, présent dans le judaïsme, le christianisme et l’islam qui ont notamment en commun le sacrifice du fils d’Abraham/Ibrahim, épargné et remplacé par un bélier.

Nabil Boutros, Condition Ovine – Célébrités, 2014
© Nabil Boutros

Photographiés en studio, des moutons, agneaux et béliers se révèlent dans toute leur singularité. En mettant à l’honneur ces ovidés par un traitement artistique inhabituel pour des animaux, Nabil Boutros veut questionner la relation du spectateur au vivant, qu’il s’agisse du besoin de se nourrir ou de l’élévation au statut sacré.

« Dans l’exposition, je présente une série de portraits de brebis réalisés dans des conditions de travail en studio, visant à mettre en valeur l’individualité de chaque bête. Le choix des moutons n’était pas un hasard, bien entendu, et les différentes entrées possibles rendaient ce choix encore plus intéressant. La notion de sacrifice est l’une d’entre elles. Les trois religions monothéistes sont issues d’un même milieu bédouin au Moyen-Orient où le sacrifice du bélier est une pratique banale et un symbole courant. Les récits bibliques des hébreux utilisent à profusion les motifs et les symboles nomades dont une figure importante est précisément le mouton (bélier, brebis, agneau). Le christianisme a repris ces symboles pour la simple raison que Jésus était juif et issu du même milieu. Il en a été de même pour l’islam qui a reconnu et repris les révélations des deux autres religions et qui est également issu du même environnement. Étant donné que l’ensemble des adeptes de ces trois religions forme la majorité des croyants sur terre, ces symboles sont presque devenus universels. Le sacrifice d’Abraham en est l’exemple le plus connu, le sacrifice de l’agneau de Pessah (la Pâque juive) avant le départ des hébreux d’Égypte, transcendé par le sacrifice du Christ en tant qu’agneau mystique, ainsi que la figure du berger (le bon pasteur) comme guide, sont d’autres références.« 

Nabil Boutros

 

Nabil Boutros vit et travaille entre Paris et Le Caire. Son œuvre est à la croisée de différentes disciplines : la peinture, scénographie, installation et photographie. Ses images sur les rituels des coptes en Égypte et le Ramadan au Caire lui ont valu une reconnaissance internationale. Ses œuvres ont été montrées dans de nombreuses institutions culturelles internationales, telles que le Musée Guggenheim de New York, l’Institut du Monde Arabe à Paris ou encore le MMK (Museum fur Modern Kunst) de Frankfort.

Écoutez l’interview de l’artiste réalisée à l’occasion de l’exposition :

Pour aller plus loin

En 2016, l’ICI présentait l’exposition Sacrés graines dont faisait partie l’installation Black Sheep de Malek Gnaoui et la sculpture Sans titre (peau de mouton) de Yazid Oulab.

 

L’installation Black Sheep composée de sept chapelets de merguez et d’une dizaine de flacons de parfum en céramique s’articule autour de la figure du « mouton noir ». Ornés de têtes de mouton et estampillés « Aïd », ces flacons renferment une fragrance réalisée à partir de la synthétisation de l’odeur de l’animal sacrificel.

La céramique, matériau noble, fruit d’un savoir-faire millénaire, devient ainsi le médium d’une critique sociale. À l’instar du mouton, l’homme est selon l’artiste, considéré comme un vulgaire produit de consommation : produit, usé, jeté. Les différentes étapes de sa vie à sa mort sont réglementées et numérotées, perpétuées par la société et entretenues par la hiérarchisation des rapports humains. Le mouton noir devient ainsi la métaphore d’un citoyen sacrifié par les sociétés capitalistes et inégalitaires.

Malek Gnaoui est né à Gabès en Tunisie en 1983. Il vit et travaille à Tunis. Après des études à l’École d’Art et de Décoration et au Centre National de Céramique Sidi Kacem Jellizi en Tunisie, il a participé à plusieurs résidences artistiques notamment à la Cité Internationale des Arts à Paris et au Centre d’Art Viant de Radès, où il enseigne aujourd’hui. La céramique est le médium privilégié de Malek Gnaoui, qui développe des installations auxquelles il intègre souvent de la lumière, des bandes sons ou des vidéos. Les questions de rituels, de sacrifice, de croyance et de consommation sont au centre de son travail qui a été exposé dans divers galeries et centres d’art en France et en Tunisie. Malek Gnaoui est représenté par la galerie A. Gorgi.

Malek Gnaoui, Black Sheep, 2012-2013

installation © Malek Gnaoui

Le travail de Yazid Oulab insuffle à des matériaux élémentaires un fort potentiel symbolique et une capacité à élever l’oeuvre au rang d’allégorie. Pour Sans titre (Peau de mouton), l’artiste coupe la forme d’un couteau dans une peau de mouton. À la manière du poète, il procède par association de formes, de matières, de signes et de symboles. Le jeu de correspondances et de dissemblances affirme la dualité de l’œuvre tant dans ses matériaux que dans ses significations. Entre souplesse et dureté, douceur et violence, le vivant s’oppose à l’inerte, la victime à son bourreau. Evénement essentiel des trois religions monothéistes, le sacrifice d’Abraham est la référence centrale de l’œuvre. Cette lecture spirituelle est renforcée par la position du couteau suspendu à la verticale et qui se fait ainsi directionnel : manifestation du lien d’autorité entre le spirituel et le temporel, entre Dieu et l’homme.

Né en 1958 à Constantine (Algérie), Yazid Oulab vit et travaille à Marseille. Il utilise des médias aussi divers que le dessin, la sculpture, la photographie ou la vidéo pour explorer le thème du lien et de la transmission. Son œuvre est empreinte de spiritualité. On retrouve des objets de la vie quotidienne (jarres, balances, caisses, tapis…), d’autres liés au sacré (bâtons d’encens, couteau du sacrifice…) ou des outils utilisés dans les métiers du bâtiment qu’il a exercés pour financer ses études (truelle, crayon de charpentier, échafaudages…). Yazid Oulab a participé en 2008 à l’exposition Traces du Sacré, au Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou et a été artiste résident à l’atelier Calder en 2009. En 2013, son exposition personnelle a inauguré le nouveau bâtiment du FRAC PACA à l’occasion de Marseille-Provence, Capitale Européenne de la Culture. Il est représenté par la galerie Dupont à Paris.

Yazid Oulab, Sans titre (peau de mouton), 2012-2013

sculpture © Yazid Oulab

À venir

La conférence « Sacrifices en islam : l’exemple de l’Aïd el Kébîr » initialement prévue jeudi 14 mai à l’ICI étant reportée après la période de confinement, nous vous en proposons un avant-goût avec cet article de Anne-Marie Brisebarre directrice de recherche émérite au CNRS, publié en 2017 dans la revue Ethnologie française. Ses principaux thèmes de recherche sont liés aux pratiques d’élevage et à l’abattage rituel dans les sociétés et diasporas du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Elle s’intéresse notamment à l’Aïd el Kébîr, fête ponctuant la vie religieuse et sociale des musulmans à travers le monde.

Anne-Marie Brisebarre est directrice de recherche émérite au CNRS au laboratoire d’anthropologie sociale au Collège de France.