Le bal des Ogresses
Bienvenue au bal des Ogresses
Prenez garde !
L’ogresse est une démone.
Non, une femme.
Ou plutôt, une bête.
Mais non enfin, l’ogresse est une déesse.
Non, non, l’ogresse est un djinn puissant.
L’ogresse est un monstre protéiforme.
L’ambivalence est la règle.
De quoi vous rendre chèvre !
Les contraires coexistent, cohabitent, se nourrissent, s’enrichissent.
Certain·e·s disent l’ogresse séduisante mais mortelle.
D’autres, au contraire, la décrivent comme laide et protectrice.
Mais tous·tes s’accordent sur un point.
Ses pieds.
L’ogresse est reconnaissable à ses sabots de chèvre.
Et sur le fait que l’ogresse, en bonne goulue, gloutonne.
Elle dévore de rage, de désir, de faim, de vengeance, d’amour, de maternité…
Ses appétits sont insatiables.
Parmi ses mets favoris : les colons, les hommes violents et les enfants désobéissants
On peut tenter de définir l’ogresse, de l’écrire, de la mettre en image, mais on ne pourra jamais la saisir toute entière.
L’ogresse ne se laisse pas digérer.
Elle glisse entre nos mains.
Elle échappe à notre esprit trop humain.
Elle fuit notre monde décidément trop patriarcal.
L’ogresse dévie joyeusement la pensée colonisée.
Bienvenue au bal des Ogresses !
L’exposition, qui réunit treize artistes, met en lumière des récits marginalisés et tisse des généalogies passées sous silence, pour créer des archives vivantes, des images orales de l’ogresse ici revendiquée comme figure protoféministe, queer, décoloniale, arabo-amazighe, pré et postislamique.
L’ogresse n’a aucune représentation figée. Elle n’existe qu’à travers les voix de celles et ceux qui la racontent, l’évoquent, l’invoquent depuis des millénaires.
L’exposition est ainsi une invitation à se remémorer et à honorer les histoires que nous racontaient nos mères et nos grands-mères… Toutes ces voix qui chantent, depuis des générations et à travers les frontières de la Méditerranée, le pouvoir des femmes, leurs résistances comme leurs résiliences, leurs colères comme leurs amours, leurs débordements comme leurs tremblements.
L’exposition est une invitation à la dévoration.
Une dévoration critique et utopique.
Poétique et politique.
Incarnation fuyante et changeante, l’ogresse se révèle immense et multiple.
Unique et variable.
Et surtout vivante !
L’ogresse vit, survit, dévie, subvertit.
Elle se métamorphose, se réinvente.
L’ogresse résiste aux normes, aux conventions et aux colonisations.
Elle défie les injonctions comme les définitions.
L’ogresse dévore, déborde, dérange.
Vive les ogresses !
La vie est pure dévoration.
– Sonia Recasens
Commissaire de l’exposition
Salle 1
Lucile Gauthier
Sharp Dance, 2026 (dessin mural)
Beautiful Knives & Love Forever, 2026 (dessin mural)
Aïcha Kandisha, 2022 (crayon nero sur papier)
De langue et de couteau, 2026 (crayon nero sur papier)
Des yeux sous les pieds, 2026 (crayon nero sur papier)
Mimouna, 2026 (crayon nero sur papier)
Ogresse du lac, 2026 (crayon nero sur papier)

Illustratrice et autrice de bande dessinée, Lucile Gautier donne
vie, à travers une ligne claire un peu brute, à une multitude
d’ogresses imaginées en collaboration avec le poète Mo Abbas
dans le Dictionnaire des Ogresses, publié en 2023 aux éditions
Le port a Jauni. À l’occasion de l’exposition, Lucile Gautier est
invitée à déployer et réinterpréter ses ogresses pleines de malice
dans les espaces de l’ICI.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Mon ogresse n’est pas très grande, mais son cœur est gros, lourd,
gorgé d’histoires.
Elle a du cardio mon ogresse, elle muscle consciencieusement
ses cuisses à la salle de sport pour mieux courir après la vie, elle
n’a pas le temps.
Elle veut tout, le beurre, l’argent du beurre, le sourire de la
crémière, sa sueur même et le seum des PDG. Tant mieux si ces
messieurs se sentent honteux et salis dans leurs petits costumes
très chers lorsqu’elle les siffle.
Elle est un peu crasseuse, parle avec les mains, pense tout haut,
porte des mini shorts et des baskets compensées.
Mon ogresse déteste plein de choses comme l’ordre, les terfs
ou les startupers, mais quand elle aime, elle donne à l’infini, elle
serait même capable de te cuisiner son propre cœur, avec de l’ail
et du persil.
L. G.
Amina Benbouchta
Mother, 2015 (néons, fils électriques)
Aïcha Kandisha, 2021 (photographie, miroir, caftan sur mannequin, chaise, animal)
Holopherne, 2020 (col de chemise en coton)

L’œuvre polymorphe d’Amina Benbouchta cultive la malice et le trouble pour questionner la place et le devenir des femmes dans la société contemporaine. Familières et étranges, séduisantes et inquiétantes, ses mises en scène soignées, alliant sculpture, installation et photographie, nous invitent à traverser le miroir d’Alice pour découvrir l’ambiguïté d’une réalité pleine de faux-semblants sous le vernis glacé d’objets domestiques a priori inoffensifs.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je suis l’ogresse qui change de forme, l’ogresse et son dressing de formes, chacune n’est que le reflet de vos propres peurs : voilà ma force.
Mon caftan suspendu est une enveloppe vidée de sa substance.
Je suis un flottement, un miroir de vos inquiétudes, qui se répètent à l’infini dans le miroir labyrinthe.
Personne ne peut me saisir ni me voir, car ce que je laisse entrevoir de moi se transforme continuellement comme une vérité jamais atteinte.
Mes métamorphoses sont celles de vos inquiétudes, celles auxquelles vous ne pouvez pas échapper.
Je suis l’ogresse qu’on n’attrape pas, celle qui échappe au filet de l’oiseleur.
La cage de mes crinolines est toujours vide, c’est une absence.
A. B.
Rim Battal
La sieste de la goulue, 2026 (textes brodés sur parure de lit et sous-vêtements, oeuvre créée en collaboration avec Amadou Barry)

Figure majeure de la poésie contemporaine, Rim Battal joue avec les mots et les images, les sons et les sens pour explorer le corps politique, le désir, la maternité, l’amour et la résistance, cultivant la confusion des appétits sexuels et intellectuels : de fil en aiguille, croquer la pomme d’Adam, c’est ainsi embrasser, d’une même bouchée, la connaissance et le plaisir de la chair.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je suis celle qui, goulue, dévore lettres, livres, virgules. Non pas gloutonne, non pas boulimique : je les dévore, je les ingère après m’y être longtemps cherchée, après avoir longtemps cherché à comprendre ce qui, de moi, pouvait bien exister là. De « qu’est-ce qui, de moi, peut exister là ? » Je me dirige par ingestion à « qu’est- ce que, de moi, puis-je faire exister là ? ». Alors je dévore ce que j’aime. Je dévore parce que j’aime. Parce que je le veux pour moi. Parce que je veux l’avoir en moi : je lui fabrique une place en moi. Je le mange à ma sauce. J’assaisonne, je dialogue par le ventre par les sens, je mélange avec les mains, j’y jette racines séchées et broyées, laurier et romarin cultivés dans ma mémoire. Je pile, je mélange, je goûte avec les doigts, les lèche. J’ajoute du sel quand on me voudrait douce, du piment quand on me voudrait digeste. Cela passe par mon corps, prend quelque chose de ma chair, de ma langue, de mes odeurs, de mes fluides, de mes sécrétions. Je mange les livres que j’aime jusqu’à ce qu’ils deviennent un peu moi et que je devienne d’eux constituée.
Je suis cette ogresse-là. Celle qui, faute de couverts et serviettes avec ses initiales, mange avec les mains, à même le sol.
R. B.
Salle 2
Imane Elkabli & Rim Mejdi
Aicha4 197Au (7Li,3n) 201Pb, 2026 (trois projections sur aluminium, tissus, télévisions, bande sonore)

À l’occasion de l’exposition, Rim Mejdi, productrice et réalisatrice, et Imane Elkabli, chorégraphe et danseuse, ont été invitées à collaborer dans le cadre d’une résidence de création avec « les mamans douées » de la Fondation Dar Bellarj à Marrakech.
À travers une installation immersive composée de vidéos, de photographies, de performances et de sculptures, les artistes explorent les figures multiples d’Aïcha qui peuplent les paysages, hantent les imaginaires et habitent les corps. La terre, l’eau, le feu et les corps se confondent dans une expérience sensorielle.
Le titre de l’installation est une formule mathématique, ou plutôt alchimique, pour transformer l’or en plomb… le métal attribué à Aïcha.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
L’ogresse qui sommeille en moi prend toutes les formes de vie.
Aujourd’hui, elle a peur, mais elle reste puissante et immense, telle une jument noire en liberté, qui ne connaît aucune frontière terrestre.
Seul le ciel veille sur elle.
L’ogresse qui sommeille en moi danse, dort et se bat.
Elle ne pourra jamais être vaincue ni domptée.
C’est une force noire et indomptable – elle ne cède pas.
Elle choisit ceux qu’elle aime et prend soin d’eux, et elle repousse ses ennemis loin derrière elle.
L’ogresse qui sommeille en moi change de forme.
Elle revêt de nombreuses formes, parfois même contradictoires.
Elle dévore toute forme de vie… et son contraire.
Pourtant, elle s’installe dans trois états.
L’ogresse endormie, la guerrière et la danseuse.
Quand elle danse, rien d’autre ne compte pour elle : elle savoure l’instant, le plaisir de chanter et d’être libre.
Quand elle se bat, elle est comme les vagues de la mer, balayant tout sur son passage.
Quand elle dort, elle se recroqueville sur elle-même et s’endort profondément.
L’ogresse qui sommeille en moi est une immense jument noire.
Elle galope, frappant le sol de ses sabots ; personne ne pourra jamais la dépasser ni la dompter.
I. E.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
En rage, belliqueuse pour les causes qui secouent mon cœur, une ogresse qui déborde de peurs à confronter, de désir d’explorer l’enfui et l’inconnu des zones d’ombres de mon être et celles de ma propre culture.
Dévorer devient un acte de création, entre annihilation de ce qui restreint et surgissement du nouveau.
J’aime à m’imaginer comme une ogresse qui entreprend des gestes de soin pour les monstres que la société a décidé d’exclure.
À travers ma pratique artistique, ma rage devient matière et mouvement du marginal vers le monde ; pour en faire le centre du regard et la parole.
Une ogresse en devenir, avec encore tellement de choses à apprendre…
R. M.
Salle 3
LALLA RAMI
AÏCHA CANDYSHOP, 2024 (clip musical de trois minutes vingt-deux secondes, caddie, pistolet, rouge à lèvre)

Chanteuse, rappeuse, autrice et compositrice, Lalla Rami sort en 2024 le titre AÏCHA CANDYSHOP : jeu de mots entre l’ogresse de son enfance, Aïcha Kandisha, et le tube de 50’cent sorti en 2005, Candy Shop. Mêlant darija, français et anglais, la star-ocaine étrille la diabolisation des femmes puissantes et la fétichisation des femmes trans racisées, dans un clip dont elle signe la direction artistique.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je suis l’ogresse qui n’en a jamais été une.
Constamment déformée, accablée, effrayante pour ceux dont le cœur est corrompu, mais d’une beauté exceptionnelle pour celles et ceux qui n’ont pas de merde dans les yeux et refusent de se soumettre aux violences de ce monde.
Je suis l’ogresse qui se nourrit de la chair des adultes qui ont décidé de reproduire le mal qu’ils ont subi au lieu de se battre contre lui.
Je pourrais être une sorcière, une sirène, une centauresse, une fée,
mais je suis peut-être beaucoup trop belle pour être une ogresse.
L. R.
Silina Syan
J’aurais pas osé, 2019-21 (six photographies, boites lumineuses)

Silina Syan cultive le kitsch et l’excès, la surcharge et l’imagerie populaire. Dans la série photographique J’aurai pas osé, l’artiste met à l’honneur des mains soigneusement manucurées, des ongles longs tunés comme des voitures, criant une féminité ostentatoire, exacerbant un pouvoir de séduction menaçant. Comme des griffes acérées, fièrement exhibées en signe de résistance, en signe de défiance, ces mains nous attirent autant qu’elles nous terrifient.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je ne suis pas née ogresse.
Je le suis devenue au fil du temps, en miroir des maux du monde et des maux de mon cœur.
J’ai appris à collectionner mes armes et à les porter comme parure.
Mes armes brillent, elles sont dorées, ornées de strass et de paillettes. Comme des écailles, elles capturent la lumière et la dispersent en mille reflets. Elles éblouissent l’ennemi.
Elles sont mes trésors, ma forteresse.
Je ne cherche pas à blesser, seulement à ne plus l’être. Si on s’approche de trop près, mes parures deviennent des griffes.
Certaines de mes armes brillent sur mon corps, d’autres en jaillissent. Je suis aussi une ogresse qui pleure.
Mes larmes scintillent à la lumière du jour comme dans les lueurs de la nuit. Elles accompagnent chacune de mes prières, où je confie mes blessures et recueille de quoi en faire naître ma force.
De leur éclat naissent un élixir pour mon âme et un poison pour ceux qui les ont fait couler.
Elles sont mon arme la plus précieuse.
S. S.
Salle 4
Nil Yalter
Sans titre (Serpent), 1994 (dessins)

Cette œuvre sur papier s’inspire de la colonne serpentine de la place Sultan Ahmet érigé en 479 avant notre ère au temple d’Apollon à Delphes avant d’être amenée à Constantinople par Constantin le Grand au 4e siècle. Le serpent de Nil Yalter devient ainsi le symbole de déplacements, de protection, de transformation et de renaissance, faisant écho aux inscriptions en spirale sur le ventre de la vidéo La femme sans tête ou La danse du ventre (1974).
La femme sans tête ou la Danse du ventre, 1974 (vidéo en noir et blanc, 24 minutes 47 secondes)
Figure historique de l’avant-garde féministe, Nil Yalter s’inspire pour sa première vidéo performance filmée avec la caméra Portapak, de rituels pratiqués en Afrique et en Anatolie où des femmes considérées comme désobéissantes et/ou infertiles, sont emmenées chez un imam qui écrit des versets coraniques sur leur ventre, dans un geste de contrôle patriarcal sur le corps et la sexualité des femmes. L’artiste en propose une interprétation féministe remplaçant les textes religieux par les mots de l’anthropologue René Nelli sur le clitoris, qu’elle inscrit elle-même sur son corps, en spirale, autour de son nombril, au son d’une musique tzigane, exécutant une danse orientale subversive. À travers cette performance, Nil Yalter revendique autant le plaisir féminin qu’elle dénonce les violences sexistes et sexuelles.
La chamane, 1979 (vidéo en noir et blanc, 7 minutes)

Pionnière de l’art vidéo et des nouvelles technologies, Nil Yalter performe une danse rituelle dans les réserves du Musée de l’Homme, donnant vie à un masque et des objets issus des collections. Comme plongée dans un état de transe, accentué par des effets miroir, l’artiste répète des mouvements au rythme de plus en plus intense d’une musique de rituel provenant des tribus turques nomades de l’Afghanistan, conservée par le département d’ethnomusicologie. Cette œuvre témoigne de l’importance de la figure du chaman dans sa pratique artistique, qui ne cesse de créer des liens esthétiques entre performance et rituel, transe et vidéo.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
« Pour une guérilla multiculturelle, les nouvelles technologies constituent une plateforme alternative, une zone autonome. En utilisant les nouveaux médias dans le domaine de l’art, en travaillant sur la topographie culturelle, je traite le corps de l’artiste vieillissant dans une société en dégénérescence. Le corps de l’artiste est un vecteur de thèmes sociaux : numérisation, formes virtuelles, mots, hypertexte, interaction… Je suis une femme chamane sur le fil du rasoir. La surface sur laquelle j’écris mon message est ma propre peau. Comme un serpent, je laisse des traces de ma peau sur les chemins que je traverse. »
Nil Yalter, entretien avec Rosemarie Martha Huhn, Contemporary Artists, 5e édition, décembre 2001, St. James Press, numéro 2, pp. 1857-1860
N. Y.
Salle 5
Nadira Husain
Gloutonnes (Lumineuses, Violettes, Nuit), 2026 (peintures murales, céramiques et acryliques sur toile)

Imprégnée de théories féministes occidentales et orien-
tales, mais aussi de littératures de science-fiction, de peintures
mogholes et indo-persanes, Nadira Husain imagine une œuvre
immersive originale spécialement produite pour l’exposition et
intitulée Gloutonnes. Composée d’une peinture murale, de seins
en céramique et de peintures sur toile, l’installation emprunte à
l’ogresse sa gloutonnerie, ici revendiquée comme une métaphore
de l’accueil et de la relation, pour donner vie à des corps compo-
sites de femmes hybrides capables d’absorber avec tendresse
l’Autre en soi.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Mon ogresse est un corps poreux et vorace, où la faim devient une manière d’entrer en relation, d’accueillir et de faire place.
Un corps glouton qui absorbe et digère les récits, les cultures et les héritages qui le traversent.
Elle vient des corps composites de la tradition moghole, ces figures où s’entrelacent d’autres corps – des animaux, des végétaux ou des démons –, dans lesquelles je noyais mon regard et qui m’autorisaient à ne renoncer à aucun des pans de moi-même.
Elle est bâtarde.
Elle porte la puissance de l’illégitimité : celle qui réclame sa place, invente son propre langage et transforme ce qui lui a été transmis.
C’est la seconde génération qui fait culture.
C’est aussi le choix d’un corps à plusieurs. Un corps en sororité, en écho, traversé par la tendresse et la complicité. Des corps qui se touchent et se prolongent.
Mon ogresse chie des poissons, une pluie de poissons tombe et crée un espace glissant et mouvant.
Et s’il y a confluence – Sangam –, alors les liquides se mêlent sans effacer leurs différences.
N. H
Salle 6
Khadija El Abyad
GHOULAT EN-NIFAS, 2026 (quarante-quatre carnets A5 ouverts, vidéo sur tablette)

Explorant la mémoire collective et les traditions féminines, Khadija El Abyad réalise, spécialement pour l’exposition, une série originale de quarante quatre dessins donnant vie à Goulat en-nifas : l’ogresse de l’accouchée. Incarnation de la dépression du post-partum, cette figure de l’imaginaire populaire marocain cristallise depuis des siècles les peurs qui entourent les premiers instants de la maternité. Ces dessins agissent comme les notes d’un journal intime, comme les tentatives de donner forme à ce qui est difficilement nommable : une expérience intense de vulnérabilité, de transformation, de doutes et de vertiges émotionnels.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je suis la GHOULAT EN-NIFAS,
Je viens avec les quarante-quatre jours, ce temps étrange où le corps ne sait plus où il commence et où il finit. Un temps suspendu où l’âme se défait pour se recréer, lentement, autrement.
Je suis la mère des quarante-quatre.
Je porte ce nombre comme un corps démultiplié : quarante-quatre gestes, quarante-quatre veilles, quarante-quatre façons de tenir, de nourrir, de porter, de recommencer. Je suis mille-pattes, mille appuis, avançant même lorsque je ne sais plus très bien où poser mes pieds.
De mes seins coulent des fontaines de lait. Je suis devenue source.
Mon lait coule vers lui, et son amour coule en moi. Je le nourris, il me fait naître « mon cœur ». Je change sans cesse. Je n’ai pas de forme définitive. Tantôt humaine, tantôt bête, tantôt quelque chose entre les deux, je suis la métamorphose. Je suis faite de fragments, de pensées, de veilles et d’un corps qui cherche sa nouvelle forme.
On m’a donné des noms pour ce qui ne pouvait être nommé. On m’a racontée comme une présence à craindre, venue troubler les femmes après l’accouchement. Pourtant, au milieu de mon vertige, je déborde d’un amour immense. Un amour si grand qu’il devient lui aussi une force qui bouleverse. Je porte mon enfant contre moi et, dans cet attachement absolu, quelque chose en moi renaît.
Je suis aussi ce qui ne se dit pas.
Ce qui reste dans la gorge.
Ce qui ne devient pas parole.
Quand tout autour de soi répète qu’il faudrait être heureuse, je m’accuse avant même d’être accusée. Je retiens mes larmes, je cache ma peur, comme si souffrir faisait de moi une mauvaise mère. La peur s’approche de mon enfant précisément parce que l’amour est immense.
Je suis celle qui traverse le trouble sans y disparaître. Je me défais, puis je me rassemble. Je ne redeviens pas celle que j’étais : je deviens une autre version de moi-même.
Je suis l’ogresse du post-partum.
Je ne dévore rien, je me recrée.
K. E. A.
Kubra Khademi
Sans titre #6 (qoonos), 2025 (acrylique sur toile)
Sans titre #8 (dame démon), 2025 (acrylique sur toile)
Sans titre #14 (autoportrait), 2025 (acrylique sur toile)
Sans titre #16 (dragon), 2025 (acrylique sur toile)
Women in simple situation, 2026 (vidéo projetée sur table)

Puisant son inspiration dans son histoire personnelle de femme et de réfugiée, Kubra Khademi revendique son art comme une arme de résistance et d’empouvoirement, déconstruisant les violences patriarcales et coloniales pour redonner aux femmes leur juste place dans l’histoire, la société ou encore dans l’espace public, comme dans les grands mythes de la création du monde. À travers ses performances, ses peintures, ses installations et ses dessins, l’artiste n’a de cesse de déployer un panthéon de femmes puissantes, libres et délivrées de toute honte d’être une femme accusée de tous les maux de l’univers. Car, finalement, le crime premier des femmes ne serait-il pas celui de pouvoir créer la vie ?
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je suis juste « moi », et cela suffit pour que l’on me considère
comme une menace.
K. K.
Salle 7
Saodat Ismailova
Her Right, 2020 (vidéo en noir et blanc, bande sonore)

Artiste et réalisatrice, Saodat Ismailova entremêle souvenirs
personnels et collectifs, mythe et histoire pour explorer les
voix des femmes, gardiennes des mémoires. La vidéo Her Right
(2020) est composée d’extraits d’archives cinématographiques
ouzbèkes datant de 1927 à 1985 qui témoignent de la campagne
dite « Hujum » – qui signifie assaut – menée par l’URSS pour
inciter les femmes musulmanes, entre autres, à se dévoiler. Le
montage tout en tension de Saodat Ismailova met l’accent sur les
expériences émotionnelles des femmes que l’on sent tiraillées
entre les normes traditionnelles et la propagande soviétique.
Voilées ou dévoilées, les femmes sont épiées, surveillées. Quel
que soit leur choix, l’issue ne peut être que fatale.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
J’habite l’ambiguïté.
Je porte ce qui a été réprimé, oublié ou réduit au silence.
Je peux vous effrayer, mais je ne viens pas nécessairement pour
vous dévorer.
Peut-être suis-je venue vous rappeler quelque chose que vous
avez oublié.
S. I.
Salle 8
Lynn S.K.
Le Ravin de la femme sauvage, 2026 (tirages pigmentaires sur papier Hahnemühle Bamboo)
Ul-inu isfa, 2026 (pièce acousmatique, double canaux, 12 minutes 30 secondes, oeuvre créée en collaboration avec Vanessa Bey Ardouin – collectif PIN12 – et avec la participation et les voix de Lynn S.K., Nadine N. Bekkar, Monique Bey, Corinne Bey, Fatma Bey, Audrey Gosset et Taos Amrouche)

Artiste photographe, Lynn S.K. réalise une installation originale
composée de photographies, d’archives familiales et coloniales,
de textes et de paroles. Explorant les mémoires fragmentées,
l’artiste relie les différents récits autour du mythique ravin de la
Femme Sauvage situé dans la banlieue d’Alger, et autour de
la tout aussi mythique Teryel, une ogresse de la tradition orale
kabyle. Fruit d’une véritable enquête personnelle, amicale et
familiale, l’installation questionne la rébellion féminine pour,
d’une certaine façon, réparer les transmissions interrompues
d’une rive à l’autre de la Méditerranée et réenchanter les liens
d’une génération à l’autre.
Et toi, quelle ogresse es-tu ?
Je cherche l’ogresse que je suis.
Je la cherche dans le Ravin de la Femme Sauvage,
dans cette femme qu’on dit endeuillée et folle – mais moi je crois que depuis elle a pris sa revanche.
Je la cherche dans la grotte de Teryel, près des rivières du côté d’Aïcha Kandicha.
Je la devine dans l’histoire de ma mère, des tantes, des grands-
mères, dans l’histoire de cette aïeule qui défendait ses terres fusil à la
main.
Je cherche l’ogresse dans les bent familia qui finissent par dire khlass, et se ranger du côté des sorcières, des possédées et des revenantes.
Je suis peut-être une ogresse post-moderne, une de celles qui habitent Paris 18e et qui lisent Bell Hooks, Sylvia Plath et Virginie Despentes.
Je cherche ce qui était déjà là (et qui brûle encore).
J’ai plusieurs noms mais tu ne sauras pas lequel.
L. S. K.